Seul Mozart


Jean-Paul Brussac vous invite le 1er octobre à 19h00 à la Librairie olympique pour une rencontre avec Jean-Hugues Larché à l’occasion de la sortie de son livre Seul Mozart aux éditions Olympique.

 
Mauriac au jardin
En ce matin de printemps, je flâne sur le bord des quais de la Garonne. La marée fait dériver les mouettes qui se laissent porter négligemment. Ce glissement me donne l’idée d’aller voir la sculpture remarquable de Bordeaux. Je prends de biais l’escalier bordé des deux colonnes rostrales, j’atteins la place des Quinconces considérée comme la plus grande d’Europe. En avançant, de chaque côté, un peu cachées par les frondaisons des marronniers, les statues monumentales de Montaigne et de Montesquieu habillés en prélats, se font lourdement face. Plus loin, pied levé, s’élève le Génie ailé sur la colonne centrale du Monument des Girondins – on peut le voir depuis chaque bord de la ville –. Les deux grands bassins qui l’entourent sont sculptés de dynamiques scènes aquatiques qu’éclaboussent des jets d’eaux rafraichissants. Je passe le cours de Verdun et j’arrive aux grilles du Jardin public.

Tout de suite en entrant, à trente mètres à droite, sur son piédestal de granit à taille humaine, le singulier buste en bronze est placé à la pointe d’un massif, au carrefour de deux allées. Il représente le troisième M des écrivains célèbres de la région. En s’approchant, c’est bien François Mauriac stylisé. Portrait coupé de face en profil dans la tradition post-cubiste. Le front bombé, le nez long et fin, l’œil plissé concentré. La main gauche, celle du cœur, repliée vers le cou semble avoir ôté la moitié du visage est placée à quelques centimètres de l’oreille. La main droite, celle de la raison, la soutient au niveau du coude. Les épaules d’hauteur différente penchent vers l’arrière. La bouche plissée tendue vers l’avant parle ou siffle un air.

En 1943, le sculpteur Ossip Zadkine saisi l’essentiel de Mauriac et comprend son modèle en lui rendant l’apparence d’un portrait familier des lettres françaises. Ce demi-portrait à posture sensible, visage ouvert, suggère son souffle, son étendue d’imaginaire, sa fragilité. Sa perméabilité aux intempéries, aussi. L’oreille découpée de l’écrivain aux aguets est en opposition parfaite avec cette joggeuse à bouchons auriculaires sonores et queue de cheval oscillante passant sans le voir.

Zadkine interpréta les thèmes mythologiques des Ménades, de Prométhée ou d’Orphée et réalisa des monuments symbolistes à la gloire de Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire ou Jean-Sébastien Bach. Je vois dans ce portrait de Mauriac sa capacité à créer des personnages, à planter le décor de ses romans, à élaborer des essais – Mozart, Pascal, Racine, Proust ou Jésus – et à scruter son entourage au laser. Mauriac a retourné son éducation bourgeoise, son enfance pieuse et angoissée pour constituer une œuvre dont Le Robert souligne qu’elle est « une plongée tragique au sein du mal et du péché » et que « Construit suivant une sévère progression linéaire, utilisant les procédés de la rétrospection et du monologue intérieur, les romans de Mauriac comme ses œuvres dramatique traitent le thème pathétique de la grâce et du rachat. »

Dreyfusard à l’instar de son ami Proust, de par ses convictions chrétiennes, il demeure soucieux d’une justice politique. François Mauriac est je crois, le seul écrivain de droite resté lucide sous l’occupation, puis s’agissant de la guerre d’Algérie, enfin sur la révolte de Mai 68. Son sang froid est remarquable face à l’innommable occupation ; sa lucidité sur les colonies est humaniste ; sa probité progressiste respecte la jeunesse. Son comportement tranche avec l’hystérie ambiante des précipités conservateurs et opportunistes de tout bord.

Aucun mot réac chez Mauriac. Ce n’est pas rien, c’est même exceptionnel. Né en 1885, académicien en 1933, Prix Nobel de littérature en 1952 ; il disparaît en 1970. Son buste planté là sous mes yeux à l’entrée du jardin de Bordeaux est artistiquement central. Tout simplement humain très humain. J’entends sa voix rauque piquée d’aiguilles de pins qui semble charrier du sable et des écorces de la forêt des Landes dont il pouvait amoureusement étreindre les arbres.

Il est presque midi. Ma rêverie retombe. Je viens de finir Le romancier et ses personnages de 1933 où est dit en substance que « les romanciers se croient créateurs mais qu’ils ne créent rien, car ils s’inspirent tout simplement de la réalité. » Humble François Mauriac ! Un dernier mot sur sa joie de vivre. L’écrivain bondit, genoux serrés, habillé en costume clair trois pièces et cravate, se soumettant de bonne grâce à la jumpology pour le photographe Halsman en 1959. L’aérien Mauriac habite le temps en suspension et la région de Bordeaux, en poète. Sa sculpture émet une puissance concentrée dans le grand jardin du centre ville. Tout épicurien vivant en ataraxie appréciera le Jardin public ou Malagar pour y penser au printemps.
JHL 2021

 
“Deux ou trois choses que je sais d’elle disait Godard.
Deux ou trois choses que nous apprenons de lui.

Ces correspondances de Jean-Hugues Larché,
Ces carnets intimes ont la saveur d’un voyage.
Voyage qui nous emporte dans ses passions,
Dans ses amours littéraires musicaux et artistiques.
Sur le mode des « conversation pièces » anglaises
En sorte de portraits de familles, affinités électives
Et autres petits bonheurs.

Une pensée libre de toute contrainte, de savoir
Encyclopédique, dénué de démagogie qui sait qu’avec
« La main et le regard, il n’est jamais question que de cela
Dans la vie, en amour et en art » dixit Jean- Philippe Toussaint.

Ce trublion de Larché nous fait parcourir
Ses mondes intérieurs. Il tente d’attraper
Par les mots ce qui lui en échappent et nous réveille
Par sa manière de penser, de dire et de regarder
La nuit pour en faire le jour.”
Catherine Meurant-Jaworski
Eté 2021