Sexagénaire

Jean-Paul Brussac vous invite à la Librairie olympique le vendredi 8 octobre à 19h00 pour découvrir Sexagénaire, le dernier roman de Jean-Moïse Braitberg qui sera présent. La soirée sera animée par Philippe Araguas.

Sexagénaire

Collection « Lire et Relire »
Roman 256 pages
15x21cm Broché
Parution août 2021
ISBN: 978-2-931137-02-4

Ancien journaliste, soixante-huitard non repenti, féministe d’obédience misanthrope, Roland Szydlowski vient de prendre sa retraite en Dordogne. S’il éprouve une réelle passion pour son potager et cultive son anarchisme, il ne s’intéresse ni à la randonnée pédestre, ni aux cafés-philo, n’a pas de camping-car et entretient des rapports tumultueux avec ses petits-enfants.
Au mitant de la soixantaine, Roland se préoccupe surtout de son “espérance de baise”, pensant que grâce aux sites de rencontre et à ses belles phrases, le temps de la retraite va être enfin celui de toutes les folies.

Mais les choses ne vont pas exactement se passer comme prévu.

Une illustration décapante du fabuleux “tel est pris qui croyait prendre” à l’ère du web et du néo-féminisme. Vive, alerte, colorée, la plume de Brutiberg y court le long des pages pour nous emporter en un tempo effréné.

Ce qu’en dit le comité de lecture
« Ouvrage lucide et jubilatoire, à contre courant de cette “fameuse bienveillance” dont on nous rebat les oreilles. Sexagénaire se gausse d’une époque tendant à séprer hommes et femmes en factions irréconciliables. »

« À mourir de rire, à grincer des dents ! Une perle littéraire remarquablement écrite, étonnante et singulière. »

« La langue est crue, incisive, sans détour, abrupte, mordante, “gauche prolétariste” tout en étant douce pour décrire les bienfaits de la nature ou la préparation de la lamproie. On s’y vautre avec un immense plaisir, comme on visite avec gourmandise le potager du narrateur. »

Jean-Moïse Braitberg

Originaire et habitant de la vallée de la Dordogne, Jean-Moïse Braitberg a fait ses études à Bordeaux. Il a travaillé comme journaliste indépendant (Capital, VSD, L’Idiot international…) et comme grand reporter au Quotidien de Paris. Sexagénaire est son troisième roman après L’enfant qui maudit Dieu (Fayard 2006) et Un juif impossible (Fayard 2009).

Extrait

[…] Ça y est, je me suis inscrit sur amours-bio.com : Site de rencontres affinités bio, écolo, bien-être, développement personnel, végétarien et vie saine. Qu’ils disent. C’est un budget. Mais comme lorsqu’on prévoit ses obsèques, j’ai choisi la formule la plus simple et la plus avantageuse. Tout de même bien plus économique que tous les autres sites de rencontres : le pass de 6 mois à 31€. Ça fait 5,16€ par mois. Je peux encore m’offrir ça. Si je n’arrive à en choper qu’une, même si elle n’est pas terrible, ce sera bien plus économique que d’aller aux putes. Il y a déjà pas mal de temps que je n’y vais plus, alors je me suis renseigné sur trouverpute.com, Premier site communautaire de la prostitution en France. Pas facile de s’y retrouver entre les différentes catégories d’escorts, mais disons qu’il faut compter minimum dans les soixante-dix euros pour se faire sucer et tirer un coup. Donc, si pendant les six mois de mon abonnement je ne lève qu’une seule bio-girl mais que je tire trois coups avec elle, ça divisera d’autant le prix de l’abonnement. Ce qui me fera le coup à 10€ soit sept fois moins cher que le prix du marché.

Dans mon profil, j’ai dit la vérité. Enfin, presque. Le moins évident a été de trouver la bonne photo. Du moins la photo principale du profil car il y a aussi un « album » où l’on peut mettre n’importe quoi, histoire de montrer sa personnalité profonde, de donner des indices. Le cœur qui se devine avant de se livrer. Dans les albums des bio-girls, j’ai trouvé le portrait du Dalaï-lama, des chiens, des chats, des images de vacances en Thaïlande, des chevaux, des mouettes, beaucoup de couchers de soleil, des vagues scintillantes, des souvenirs de randonnée en montagne, le carnaval de Venise, des verres de vin rouge, la couverture du dernier roman de Katherine Pancol : Les Écureuils de Central Park sont tristes le lundi. Pour la photo principale, j’ai hésité à mettre un portrait de moi barbu, la mine réjouie, affalé sur un canapé un verre de vin à la main. Mais j’ai pensé que ça éliminait toutes celles qui n’aiment pas les barbus. Celles, aussi, qui n’aiment pas les ivrognes. Ça faisait déjà pas mal de monde. Je n’ai pas non plus voulu mettre la photo qui me montre en short, coiffé d’un chapeau de paille devant une brouette chargée de potirons. C’est sympa et écolo, bien sûr, mais faut pas trop déconner avec ça. Devant un tel tableau, elles vont croire que je suis un vrai péquenot. Je ne serai pas là pour leur expliquer que c’est un clin d’œil, que si je suis effectivement transgenre culturellement, je préfère qu’on me prenne pour un intello que pour un bouseux. Il y en aurait certaines qui auraient rigolé, mais ça aurait fait fuir la plupart des écolos qui, en réalité, sont des urbaines actives insensibles à l’odeur si tendre du fumier. J’ai failli mettre un portrait de moi où je ne suis pas mal mais j’exhibe un énorme brochet. Non seulement je fais vantard et un peu beauf mais je vais horrifier les amies des bêtes. Ce n’est pas avec ça que je vais attirer les hystéro-véganes ni les hitléro-bouddhistes. J’ai rapidement zappé sur les images qui me montrent étripant des anguilles, retroussant un lapin, saignant une lamproie, triturant du boudin… J’ai donc opté pour le selfie. Assis, je me suis pris avec mon iPhone tendu à bout de bras. Une vingtaine de clichés pour un d’à peu près bon. Sur certains, on voyait trop ma calvitie, sur d’autres, j’avais un sourire niais, les yeux fermés ou rouges, la bouche tordue, les commissures forcées. Finalement j’ai retenu une image où je suis en demi profil, pris d’assez bas pour faire croire que j’ai encore des cheveux, de près mais pas trop pour qu’on remarque mes lèvres charnues sans voir mon triste cou plissé de poulet. Une fois réglée la question du portrait, il a fallu remplir un foutu questionnaire. J’ai horreur de ça. Les questionnaires me font penser aux flics, et les flics aux chambres à gaz. Je n’ai jamais pu remplir une fiche sans mentir. Sur mon âge, mon adresse, mon mois de naissance. Moins je serai fiché, moins je risquerai d’être retrouvé par la Gestapo…

Pour l’heure, l’idée que je me fais d’amours-bio.com tient de la partie de poker. Miser le moins possible en espérant gagner gros. Et si possible en bluffant. Sinon en trichant. Je ne suis en rien tenu de répondre avec sérieux à la fiche de « personnalité ». J’ai donc triché sur mon âge en me rajeunissant de sept ans. C’est fondamental. Pas question de préciser que je suis au milieu de la soixantaine. Pas question de laisser imaginer une queue molle, une prostate anxieuse, un dentier, une passion pour la rando pédestre et les cafés philo, des polypes intestinaux, un camping-car, des petits-enfants… J’ai tout de même suggéré la passion sereine du jardinage, la douceur de la campagne, la vie au grand air. Pour qu’elles pensent que mon pré est dans l’amour. Dans mon « album » on voit deux oies passant devant une porte vermoulue pour pénétrer sur les carreaux de terre d’une maison que l’on n’imagine pas vraiment pourvue du confort moderne mais pleine de charmants secrets. La présence incongrue de ces animaux doit me rendre sympathique. Un homme qui aime les oies au point de les laisser chier dans sa salle à manger ne peut pas être foncièrement mauvais. J’ai plus de chance avec ça que si j’y étais allé directement avec un bloc de foie gras. Encore que je connaisse peu de femmes qui, malgré une indignation de principe contre la torture des palmipèdes, rechignent devant la perspective d’un tête-à-tête galant en compagnie d’un foie gras aussi onctueux que l’amour dont elles rêvent. Il y a aussi la photo d’un joli panier plein de légumes de mon potager. C’est une image du mois d’août dernier. On y trouve plusieurs sortes de tomates appartenant à la fameuse et si charmante race des légumes oubliés : cœur-de-bœuf, cornues des Andes, noires de Crimée. Il y a aussi des concombres, des pâtissons, des côtes de blettes, des poivrons verts, des piments doux des Landes, une laitue. C’est un panier en vime comme on appelle ici le bel osier rouge. La forme évasée de la corbeille à claire-voie, sous l’arche élégante de l’anse torsadée, donne à l’ensemble l’aspect d’une corne d’abondance. Un bon truc pour suggérer « Je ne suis pas riche mais voyez tout ce que je peux vous offrir ». Une belle métaphore de ma vie intérieure en même temps qu’un avertissement : je peux les combler en « légumes oubliés » mais pas question qu’elles oublient de mettre la main au porte-monnaie quand on ira au resto. Dès la première rencontre, pour leur montrer que je suis respectueux de l’égalité des genres, on fera moitié-moitié. Et si elles insistent pour m’inviter afin de me prouver que les vieux stéréotypes sont dépassés, je n’insisterai pas pour payer ma part. […]

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